(Conte populaire)
Episode 1.1 : Sors de mon Auge !
Un
nuage rampe sur le ciel.
Blanc,
solitaire, il évolue comme une île ; son mouvement se
distingue à peine.
Sur une
toile d'un bleu immaculé, il dessine des portraits.
Un loup
s'étire jusqu'à devenir un serpent... lentement... puis se tasse,
se dote d'une carapace et se change en tortue.
Loin
sous ses pattes, un homme rêvasse, allongé dans l'herbe.
Étendu
sur le dos, les bras en croix... seul son visage bouge.
|
Son
regard poursuit le nuage en coton au fil de ses métamorphoses.
C'est
un regard noir ; ses yeux, ses cheveux, sa barbe, sa fureur...
tout est noir.
Ses
tempes frétillent au rythme des crispations de sa mâchoire.
Il est
étendu sur un lit d'herbe mêlée de pâquerettes et de fleurs de
pissenlits dont l'arôme sucré fait frétiller les moustaches.
Ses
guenilles en lambeaux bruns font tache au milieu de la clairière en fleur.
Depuis
les arbres, tout autour, l'herbe se met à frémir.
Elle
trace des sillons vers l'homme étendu dans l'herbe. Asynchrones,
les trajectoires traversent des par-terres de boutons d'or,
s'arrêtent, repartent et se rapprochent de lui.
L'homme
est sale, la plante de ses pieds couverte d'une semelle calleuse, les
jambes écartées... L'herbe frétille entre ses pieds.
Il
reste immobile.
Quelque-chose
passe entre ses genoux...
Tout
autour de lui, des paires d'oreilles se déplient dans l'herbe.
L'une
après l'autre.
Grises,
blanches, noires... il y en a de toutes les non-couleur.
Tout à
coup, une boule de poils jaillit de l'herbe entre les cuisses de
l'homme.
Elle
atterrit sur son ventre... ou plutôt, elle disparaît dedans.
Seules
dépassent ses grandes oreilles.
L'homme
a eu juste un bref sursaut du torse et des jambes.
Doucement,
il lève la tête vers ces nouveaux appendices qui jaillissent de sa
poitrine.
Longues,
grises, l'intérieur molletonné de fourrure blanche... ce sont bien
des oreilles.
De
toutes petites pattes blanches viennent se poser sur les premières
côtes de l'homme.
Les
oreilles montent ; une tête se hisse...
Un oeil tout noir se plonge dans son regard.
|
« Ça,
dit l'animal d'une voix accélérée, c'est ce qui s'appelle avoir le
ventre creux ! »
Il
parle en ruminant à toute vitesse.
On ne
voit que son museau et ses moustaches qui frétillent dans une touffe
de poils blancs.
L'homme
repose la nuque par-terre.
D'une
poussée sur ses pattes avant, le lapin saute sur la poitrine de
l'homme.
« Salut,
lance-t-il ! »
Pas de
réponse.
Là
haut, le nuage dans le ciel est presque au zénith. La carapace de
tortue est en train de fondre. Des oreilles de lapin poussent
lentement sur sa tête.
« Eh !
Je te parle, insiste l'animal ! »
L'homme
relève doucement, la tête :
« Laisse
moi ; t'existes pas !
- Sympa, réagit l'animal en penchant la tête sur le côté ! »
Sans
quitter l'homme des yeux, ils s'écrie :
« Eh,
les mecs ! Vous savez la nouvelle ? J'existe pas ! »
|
Tout
autour, des têtes de lapins surgissent des hautes herbes et des
bouquets de pâquerettes.
Des
bouilles aux oreilles plus ou moins grandes, grises, noires,
brunes...
Ils
ruminent dans leurs moustaches de leur petites voix accélérées :
« Ça
alors...
- Quelle impudence !
- C'est pas permis d'être rongé à ce point là !
- Coupons-lui les oreilles ! »
- Quelle impudence !
- C'est pas permis d'être rongé à ce point là !
- Coupons-lui les oreilles ! »
Plusieurs
d'entre eux se rapprochent.
Un gros
mâle noir tend une patte en avant et scande :
« On
va te caresser le pompon, tu vas voir ! »
L'homme
reporte son attention vers le premier lapin sur sa poitrine.
« Qu'est-ce
qui se passe, là ?
- C'est
marrant, répond l'animal ; j'allais te poser la même
question ! »
L'homme
réfléchit un instant, puis :
« Comment
ça ? »
Le
lapin se penche jusqu'à lui toucher le nez du museau.
D'une
halène chargée de nectar de fleurs, l'animal souffle :
|
« Qu'est-ce
que tu fous allongé dans notre assiette ?
- Réponds, sinon, on change de régime, menace l'un des autres lapins. »
- Réponds, sinon, on change de régime, menace l'un des autres lapins. »
L'homme
balaie la clairière des yeux. Des dizaines de lapins s'approchent,
sortant des bois alentours.
Les
défiant du regard, il s'écrie :
« Allez-y ! »
La
forêt répercute son cri dans un écho ténu.
« Ça
tombe bien, j'attends la Mort. »
Un ange
passe.
Là
haut, le nuage a dépassé le zénith ; il nage droit vers le
Soleil.
L'homme
s'écrie :
« Allez-y !
Qu'est-ce que vous attendez ? Bouffez-moi ! Dépêchez-vous,
avant que le magasin ferme ! Vous avez vu ? La boucherie
est en liquidation totale ! »
A
nouveau ; l'écho, puis le silence... ou presque.
Autour
de la clairière, les arbres soufflent leur chant ; le vent se
lève.
On
entend bourdonner les moustiques, mouches et autres insectes volants.
Un gros bourdon s'approche, semble décider qu'il n'y a rien à voir
et s'en va.
Une
tourterelle risque un roucoulement, au loin.
Le
lapin gris se relève. Il prend une grande inspiration, retiens l'air
un instant, puis :
« OK,
dit-il en expirant ! On est partis de la mauvaise patte. »
Il
jette un coup d’œil vers ses camarades, puis :
« Écoute,
heu... tu sais quoi ? On recommence : Salut ! Moi,
c'est Bob.
- Moi aussi, réagit l'un des autres ! - Moi pareil, je m'appelle Bob, s'exclame un troisième ! »
Soudain
tous les lapins chantent en cœur :
« On
s'appelle tous Bob ! »
Au bout
de quelques secondes, l'homme répond :
|
« Moi,
c'est Job !
- C'est joli, Job, répondent les lapins dans un parfait ensemble !
- Merci.
- Et alors, heu, reprend le premier, qu'est-ce que tu fous dans notre assiette ? Mes co-lapins et moi sommes absolument contrits de te déranger dans ta sieste, mais puisqu'elle promet d'être infinie, on aimerait régler la question maintenant ; t'es en train de pourrir nos fleurs !
- Oh, réagit l'homme en se redressant sur un coude. »
- C'est joli, Job, répondent les lapins dans un parfait ensemble !
- Merci.
- Et alors, heu, reprend le premier, qu'est-ce que tu fous dans notre assiette ? Mes co-lapins et moi sommes absolument contrits de te déranger dans ta sieste, mais puisqu'elle promet d'être infinie, on aimerait régler la question maintenant ; t'es en train de pourrir nos fleurs !
- Oh, réagit l'homme en se redressant sur un coude. »
Le
lapin se laisse glisser dans l'herbe.
« Désolé,
s'excuse Job ! Je savais pas !
- Quoi, s'étonne le lapin en s'époussetant ! »
- Quoi, s'étonne le lapin en s'époussetant ! »
Un
petit nuage de poussière s'échappe de sa fourrure. Il reprend :
« Tu
savais pas que les lapins aiment les fleurs ou t'as oublié à quel
point tu pues ? »
Levant
le bras l'homme renifle sous son aisselle. L'animal continue :
« Tu
t'es roulé où, pour être sale à ce point là ? T'as ruiné
tout un par-terre ! »
Le
lapin inspecte les fleurs écrasées, derrière Job...
« C'est
les jardinières qui vont être contentes !
- Les jardinières !?
- Les jardinières, les butineuses, tu les entends pas bourdonner autour de toi ? »
- Les jardinières !?
- Les jardinières, les butineuses, tu les entends pas bourdonner autour de toi ? »
L'homme
balaie à nouveau la clairière du regard.
Tout
autour, de leur danse expressive, des abeilles échangent quelque
secrets entre elles,. De ci, de là, un gros bourdon déambule de
fleur en fleur.
« J'ai
marché, répond Job dans un soupir. Longtemps. »
Ramenant
ses pieds nus sous lui, il s'assoit en tailleur face au lapin. Ses
jambes traînent les lambeaux de ce qui fut un pantalon, encore
accrochés comme des franches à un bermuda. Les restes d'une vieille
chemise pendent par-dessus ses épaules.
« J'ai
visité bien des lieux. »
Assis
sur son arrière-train, le lapin lui demande :
« C'est
bien joli, tout ça, mais pourquoi tu marches ? »
L'homme
réfléchit un instant, puis répond :
« Je
fuis.
- Tu
fuis quoi ?
- La
malchance. »
|
Les
autres lapins se sont rapprochés. Ils sont en train de s’asseoir à
leur tour, derrière le premier.
L'un
après l'autre, des plus petits devant aux plus grandes oreilles dans
le fond ; un auditoire se compose.
« Vas-y,
l'encourage le premier en se couchant à son tour ! Raconte !
Ici, on aime bien les histoires ! »
A
suivre...
Eric Gélard
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